Rhodes en octobre
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Rhodes en octobre : découvrir l’île au rythme de la polyphonie

La polyphonie ? Je dois l’avouer, le mot m’évoquait les chants corses, des voix qui s’entrelacent, mais aussi un univers musical dont je ne savais pas s’il me toucherait. J’avais ainsi laissé passer l’hommage à Arvo Pärt, l’un des compositeurs les plus joués au monde, au Festival d’Athènes et d’Épidaure 2026.

Pourtant, une intuition me poussait vers le Festival européen de polyphonie de Rhodes en octobre. Il semblait s’y passer quelque chose de singulier. Et puis, c’était l’occasion de découvrir l’île. Me voilà donc dans un avion au départ d’Athènes, pour un séjour dont le spectacle final serait le premier rendez-vous.

Face à la vieille citadelle, mes réserves se sont envolées. La compagnie Transe Express nous a entraînés dans une authentique transe musicale et aérienne, dans un décor extraordinaire. Le public était là, l’émotion aussi. Je venais avec des interrogations ; je me suis laissée emporter.

Je n’ai assisté qu’à cette dernière soirée. Je ne peux donc pas raconter les concerts de chœurs ni les ateliers auxquels je n’ai pas participé. Mais j’ai voulu comprendre ce qui animait ce festival : cette envie de faire circuler la musique, de transformer les places en lieux de rencontre et de transmettre aux enfants le plaisir de créer ensemble.

Comment cette aventure, née en 2019, a-t-elle commencé ?  Et quelle vision la porte aujourd’hui ? Chrysanthos Antoniou, président de l’association Arts Spontanés, m’a accordé un entretien pour me raconter l’histoire du festival.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer ce festival à Rhodes ?

Avant tout, une rencontre. La rencontre avec quelqu’un, mais aussi avec un lieu. J’ai rencontré Savvas Karantzias,  fondateur de l’association Ars Artis et compositeur qui vit à Rhodes, par l’intermédiaire d’amis artistes. Il n’y avait pas de projet déjà établi : c’est notre discussion, et ce que nous avons ressenti à ce moment-là, qui nous ont donné envie de créer quelque chose ensemble.

Le festival est né de l’association Arts Spontanés, fondée à Paris, et de l’association Ars Artis, basée à Rhodes. Nous voulions porter un autre regard sur l’île, la considérer comme un grand atelier. Il y a ici des espaces extérieurs, une histoire, des vestiges, énormément de lieux que l’on peut mettre en valeur.

L’idée était de créer une scène qui permette aux artistes et au public de se rencontrer, et qui apporte une nouvelle dynamique à la ville. La musique en est le point de départ, du classique au contemporain, avec beaucoup de créations. Mais le festival est multidisciplinaire.

Rhodes en octobre

Transformer la ville en scène, en somme ?

Exactement. Comment faire habiter par les sons des lieux que les gens traversent habituellement sans y prêter attention. C’est cette envie, puis l’accueil du public de Rhodes, qui ont fait grandir le festival.

Au départ, vous ne pouviez pourtant pas savoir si le public vous suivrait…

Non, mais nous y croyions. Nous avons commencé en 2019 avec trois jours de festival, en conservant dès le départ cette idée d’événements ouverts au public. La promenade musicale, par exemple, est devenue un rendez-vous incontournable à Rhodes.

Le chœur français Mikrokosmos, installé en Touraine, nous accompagne depuis le commencement. Cette collaboration dure depuis plusieurs années. Le chœur est venu au complet à certaines occasions ; chaque année, nous travaillons aussi avec un ensemble plus restreint.

Donner une voix aux enfants 

Qu’est-ce qui distingue ce chœur ?

C’est un chœur professionnel dont la particularité est le mouvement. Les chanteurs ne restent pas statiques. Même en concert, ils créent une immersion du public : les spectateurs peuvent se retrouver au milieu des voix, être invités à prendre part à ce qui se passe.

Mais le cœur de toutes nos actions, ce sont les projets éducatifs. Comment donner une voix aux enfants ? Pour nous, ils représentent l’avenir du festival.

Comment travaillez-vous avec eux ?

Nous organisons des ateliers dans les écoles primaires, y compris dans des établissements éloignés du centre de Rhodes. C’est un public auquel nous nous adressons depuis le départ. Un octuor de Mikrokosmos intervient dans les écoles : huit chanteurs, avec deux chanteurs pour chacune des quatre voix. Environ mille élèves bénéficient de ces actions. Notre démarche est éducative, autour de la polyphonie européenne : chanter à deux, trois ou quatre voix.

En Grèce, notre tradition est davantage celle de la musique byzantine, de la monodie accompagnée. La polyphonie nous fait découvrir une autre culture musicale, davantage associée à l’Europe centrale.

Nous proposons aussi aux enfants de chanter dans plusieurs langues. Ils ont chanté en anglais, en français, en grec et même dans une langue imaginaire. Ils découvrent ainsi différentes façons de s’exprimer et rencontrent des artistes venus d’ailleurs, qui ne parlent pas nécessairement leur langue. L’année dernière, nous avons également accueilli un chœur de jeunes filles norvégiennes, qui ont rencontré les enfants d’ici. La question est toujours la même : comment rencontrer l’autre et, grâce à cette rencontre, créer ensemble ?

L’intérêt des écoles pour ces ateliers est-il important ?

Très important. En vingt-quatre heures, seize écoles primaires se sont inscrites, sur les dix-huit écoles de Rhodes. Les deux autres se sont manifestées plus tard.

Nous n’avons pas pu intervenir dans les seize établissements ; nous avons pu aller dans huit. La demande existe, l’envie est là. Il faut donc que nous investissions encore davantage dans ces actions.

Rhodes en octobre

Les enfants ont désormais leur propre journée dans le festival ?

Oui, depuis l’année dernière. Nous avons organisé un concert au théâtre Mélina-Mercouri, dans les douves, devant mille deux cents personnes. Les quatre chœurs d’enfants de Rhodes y ont participé.

Il existait donc déjà une vie chorale sur l’île ?

Bien sûr. Nous ne sommes pas venus apporter quelque chose dans une ville où rien n’existait ! Rhodes est très active. Il y a des chœurs amateurs d’adultes, des chœurs d’enfants, un orchestre d’harmonie, une fanfare. Et au-delà de la musique, il existe aussi une pratique de la poterie, du dessin, et beaucoup d’autres activités.

Nous voulions apporter une autre énergie, un autre mouvement, et surtout créer cette connexion entre la France et la Grèce. C’est ce pont qui nous intéresse.

À qui pensiez-vous en créant le festival : aux habitants ou aux visiteurs ?

D’abord aux habitants. Avec Savvas, nous nous sommes dit : créons un festival de polyphonie européenne, mélangeons les arts, mais faisons-le pour les gens de Rhodes, pas pour les touristes.

Cela explique notre engagement dans les actions éducatives. Chaque année, beaucoup de jeunes en bénéficient.

Nous voulions un festival qui inclue tout le monde et permette aux habitants de rencontrer des artistes de renommée internationale. Des artistes qui viennent présenter leur travail, mais qui ont aussi envie de rencontrer les autres et de créer ensemble.

Rhodes en octobre

Tous les concerts et ateliers sont-ils gratuits ?

Oui, à Rhodes comme à Paris. Tous les concerts et les ateliers sont offerts.

Aujourd’hui, des artistes vous proposent-ils eux-mêmes de participer ?

Oui. Mais notre démarche ne consiste pas à renouveler entièrement la programmation à chaque édition. Nous cherchons aussi à construire une fidélité avec les artistes avec lesquels nous aimons travailler.

Ils partagent notre philosophie : s’adapter à ces lieux et à ce public, créer à partir de cette rencontre. Avec Mikrokosmos, par exemple, la durée de la collaboration permet de proposer quelque chose de véritablement conçu sur mesure.

Comment se renouveler lorsque l’on revient dans des lieux que l’on connaît déjà ?

Les enfants grandissent, d’autres arrivent. La relation évolue. Et nous construisons progressivement une identité, une marque de fabrique : la polyphonie, l’art vocal.

Autour de cet art vocal, il y a aussi le cinéma, la danse et une résidence artistique. Chaque année, nous invitons un artiste en résidence. Nous avons accueilli quatre résidences de photographes ; depuis deux ans, nous recevons des illustrateurs.

rhodes en octobre

Ils passent une semaine à Rhodes, vivent au rythme du festival, découvrent l’île et créent librement. C’est une carte blanche. Le travail de la résidence de cette année sera présenté l’année prochaine, à Rhodes et à Paris.

De Rhodes à Paris et Tallinn 

Justement, quel est le lien entre l’édition de Rhodes et celle de Paris ?

Le volet parisien existe depuis quatre ans. Nous voulions affirmer la dimension franco-grecque du festival, et cela nous semblait difficile de le faire dans un seul lieu.

Une moitié de l’équipe est à Paris, plusieurs artistes sont français, et Arts Spontanés existait avant le festival. Nous menions déjà des actions avec cette volonté de rapprocher deux cultures.

Il y a aussi une volonté locale de faire exister Rhodes ailleurs, notamment à Paris, et de favoriser, grâce au festival, un tourisme culturel de qualité. La mairie, la région, le ministère grec de la Culture et nos partenaires soutiennent cette dynamique.

Comment cette relation se traduit-elle dans les lieux de programmation ?

À Paris, nous sommes présents à la Sorbonne, à Saint-Eustache, au Parc floral et dans d’autres lieux. À Rhodes, il y a le palais des Grands Maîtres, le musée d’art moderne, la vieille ville, l’église Evangelismos. Ces lieux se répondent à travers le festival.

L’édition parisienne a-t-elle trouvé sa place dans une capitale où l’offre culturelle est déjà très dense ?

Oui, et l’accueil de la Ville de Paris nous a positivement surpris et encouragés dès la première année. La Ville de Paris et la Ville de Rhodes sont les deux grands partenaires de cette édition, même si elles ne sont pas jumelées.

Aujourd’hui, on nous dit que nous avons trouvé notre place, notamment au mois de juillet, parce que nous proposons quelque chose de différent.

Le festival a également permis de rapprocher l’université de Rhodes et la Sorbonne, avec des échanges entre étudiants. Nous avons organisé une journée à la Sorbonne, comprenant de nombreuses activités et un concert.

Au Parc floral, une exposition photographique issue de notre résidence à Rhodes reste présentée pendant quatre mois, de juillet à fin octobre. Environ trente à quarante mille personnes la voient chaque année. C’est une façon de faire découvrir Rhodes et de rendre ces liens visibles aux Franciliens.

Vous préparez également une création autour d’Ulysse ?

Oui, un projet intitulé Odysseous. Un universitaire de Rhodes fait partie de l’équipe de travail, Savvas compose la pièce, le chœur français l’interprète, et j’y participe au violon.

Nous préparons sa présentation pour l’année prochaine, en juillet à Paris et en octobre à Rhodes.

Vous pensez donc déjà à la prochaine édition ?

Oui ! Quand nous pouvons imaginer la suite, c’est que les choses avancent bien.

La beauté de ce festival, c’est aussi de permettre aux artistes de se croiser. Nous essayons de leur donner le temps de rester, de découvrir d’autres événements, de se rencontrer. Ils ne viennent pas uniquement pour jouer puis repartir.

Des affinités se créent, et parfois de nouveaux projets naissent. Cela s’est produit plusieurs fois. Il faut offrir du temps et de l’espace à ces rencontres.

Le festival se présente comme européen. Sa dimension est-elle aussi internationale ?

Oui, il est européen et international. À mes yeux, il est singulier par sa dimension et sa qualité. Il suscite beaucoup d’intérêt et permet la venue d’artistes importants à Rhodes.

Nous avons notamment accueilli les chœurs estoniens pour interpréter la musique d’Arvo Pärt.

Ces chœurs se sont également produits à l’Odéon d’Hérode Atticus, dans le cadre du Festival d’Athènes et d’Épidaure. Quel rôle avez-vous joué dans leur venue en Grèce ?

Ils étaient déjà venus deux fois à Rhodes à notre invitation. Nous leur avons donné cette première ouverture. Puis ils sont venus à Athènes dans le cadre du festival d’Athènes et Epidaure.

Avec Savvas, nous aimons énormément la musique estonienne et celle d’Arvo Pärt. Nous avons voyagé en Estonie, visité le Centre Arvo Pärt, où nous avons été accueillis, et rencontré le compositeur il y a plusieurs années.

Nous voulions faire venir les chœurs estoniens qui, pour nous, interprètent ces œuvres de la meilleure manière. Nous les avons donc invités à Rhodes pendant deux années pour présenter cette musique.

Ces rencontres vous ont même conduits à Tallinn ?

Oui. Mikrokosmos était également présent, et nous nous sommes dit : nous nous entendons très bien, pourquoi ne pas créer un troisième festival à Tallinn ?

Nous l’avons fait en 2024, sans en faire un rendez-vous annuel. Rhodes était ainsi présente à Tallinn. Nous y avons présenté la création de Catharsis, de Savvas, pour honorer Arvo Pärt et le chœur estonien.

Une nouvelle édition à Tallinn est en préparation pour 2028. C’est cela qui nous intéresse : faire durer le lien, au-delà d’une simple invitation.

Les coulisses du spectacle 

Le spectacle de Transe Express auquel j’ai assisté transformait complètement la place. Est-ce aussi cette capacité qui vous intéresse ?

Oui. Transe Express a cette spécificité de l’art de la rue : transformer un espace public en quelque chose de différent.

La place où se déroulait le spectacle était complètement métamorphosée. Et cela s’adresse à tout le monde : aux enfants, aux jeunes, aux adultes, aux personnes plus âgées.

Comment cette collaboration s’est-elle construite avec Transe Express ?

Je connaissais leur travail et j’ai rencontré une artiste de la compagnie. Nous avons eu envie de commencer à créer ensemble. Une première expérience donne envie d’une deuxième, puis d’une troisième…

C’était leur quatrième venue à Rhodes, avec un spectacle différent. Notre objectif n’est pas d’inviter une compagnie une seule fois. Nous voulons construire une relation et nous demander ensemble : que pouvons-nous imaginer de nouveau ici ?

Créer une famille, en quelque sorte ?

Oui, créer une famille. Après cette quatrième expérience, nous réfléchissons déjà à ce que nous pourrions faire de plus, et de nouveau, à Rhodes.

Le caractère aérien du spectacle permettait à chacun de voir sans être serré contre les autres. Les propositions précédentes avaient-elles cette même dimension ?

Avec Transe Express, nous sommes toujours dans cette dimension extérieure. Il peut y avoir des parades, des rues fermées, des marionnettes de cinq mètres de haut qui chantent de l’opéra, des élèves qui chantent avec elles, des percussionnistes.

L’aérien occupe aussi une place importante. Je trouve cela très beau : malgré le stress et la fatigue de l’année, ces spectacles nous permettent, pour un moment, de redevenir enfants, d’imaginer, de rêver.

Le festival est-il techniquement difficile à organiser ?

Les difficultés sont nombreuses : faire venir sept tonnes de matériel et de structure sur une île aussi éloignée demande beaucoup de travail. La grue est de Rhodes, mais la structure doit être transportée. Le voyage prend quatre jours à l’aller et quatre jours au retour, par voie terrestre et maritime.

Il y a aussi des transports par conteneurs. Les coûts peuvent changer selon la situation. Jusqu’ici, nous avons toujours réussi à faire venir le matériel.

Comment financez-vous un festival dont tous les événements sont gratuits ?

Les financements publics sont très importants : la mairie, la région et les ministères permettent au festival d’exister. Nous avons également des financements privés et des partenariats.

Il faut aussi souligner le soutien de l’Auberge de France et du consulat de France à Rhodes, présents dès la création. L’Auberge de France est un lieu d’accueil qui met des espaces à notre disposition. C’est un soutien essentiel.

Que mobilise, sur place, l’organisation d’un tel événement ?

Beaucoup de monde. Il faut des bénévoles, des personnes pour le montage et la technique, des lumières, des scènes.

Il y a une dizaine de bénévoles, auxquels s’ajoutent des professionnels engagés pour aider au montage et notre propre équipe. Cela fait travailler beaucoup de personnes ensemble.

Et cette collaboration crée une énergie dans la ville. La mairie comme les habitants ont envie d’aider, d’apporter quelque chose pour que le spectacle puisse se réaliser. La compagnie elle-même a envie de poursuivre le travail avec nous et d’aller plus loin.

La mairie de Rhodes vous a-t-elle soutenus dès la première édition ?

Oui, dès le départ, avec un soutien qui a progressé. La région était également présente.

Tout repose sur la confiance accordée à une idée artistique. C’est une prise de risque. Lorsque l’on fait confiance à quelqu’un, on accepte cette part d’incertitude. Ce festival répond à un intérêt public, pour les habitants. C’était notre volonté dès le départ : faire ce festival pour les Rhodiens.

Et les enfants sont les futurs publics. Nous voulons leur donner, dès maintenant, la possibilité de participer.

Site officiel du Festival européen de polyphonie 

https://fr.festivaleuropeanpolyphony.com

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